Note d’analyse sur la situation politique et sécuritaire de la Côte d’Ivoire (Janvier 2019)

Situation politique

L’environnement politique, les acteurs et groupes d’acteurs politiques en Côte d’ivoire connaissent actuellement une phase de recomposition induite par les enjeux de conquête du pouvoir qui se profilent en perspective de l’élection présidentielle de 2020. Au sortir de la crise post-électorale de 2010, le paysage politique ivoirien s’est stabilisé autour de la coalition du RHDP reposant principalement sur l’alliance du PDCI (dirigé par Henri Konan Bédié) et du RDR (Alassane Ouattara), deux des trois grands partis qui se disputent l’arène politique depuis plus de deux décennies. Face à un FPI (parti de Laurent Gbagbo) sorti fortement affaibli de la crise et refusant de jouer plus activement le rôle de l’opposition, la coalition RHDP s’est vue en posture hégémonique, permettant une réélection sans embûches d’Alassane Ouattara en 2015 à la tête de l’Etat. Cependant, cette coalition connaît des difficultés rendues visibles dès 2018 par les divergences nées d’une part des interprétations du mode d’alternance entre le PDCI et le RDR et d’autre part de la création d’un parti unifié réunissant les adhérents aux « valeurs de l’houphouétisme » (personne n’ayant jamais clarifié ce qu’était « l’houphouétisme »). En août 2018 le PDCI avait notifié son retrait du processus de mise en place du parti unifié avant d’annoncer officiellement le mois suivant son retrait de la coalition.
Ces évolutions ainsi que l’affirmation des ambitions individuelles dans la perspective de 2020 suscitent de même des dissensions de plus en plus visibles au sein du RDR et du PDCI.
Au sein du RDR, la compétition ouverte pour la succession d’Alassane Ouattara a mis au jour les trois tendances pro-Soro (Guillaume Soro, Président de l’Assemblée national, ex- chef de la rébellion des Forces Nouvelles), pro-Hambak (Hamed Bakayoko, actuel Ministre de la défense) et pro-Gon (Amadou Gon Coulibaly, Premier Ministre). Ces trois sous-groupes du RDR s’affrontent à coup de mobilisation de groupes de soutien et au travers des déclarations plus ou moins acerbes faites par des partisans de plus en plus engagés.
Au PDCI, la déchirure est plus nette aujourd’hui entre des hauts cadres de ce parti adhérents au RHDP parti unifié et un bloc resserré autour de l’ex-président Bédié, qui désormais tente derassembler autour de lui une plateforme d’opposition avec d’autres formations. Soro Guillaume reçu en grande pompe à Daoukro par le Président du PDCI se présenterait comme une recrue de taille dans la mise sur pied de cette plateforme (dont on ne sait pas encore grande chose du leadership à venir). De même, des discussions seraient avancées avec le FPI de Laurent Gbagbo pour recueillir son adhésion à cette alternative au RHDP unifié.

Le FPI, resté en retrait ces dernières années et ayant de réelles difficultés à mobiliser, reprend du poil de la bête, notamment avec la libération des prisonniers de la crise post-électorale dont celle de l’ex-première Dame Simone Gbagbo, intervenue le 07 août 2018. La disparition en novembre 2018 d’Aboudrahamane Sangaré, fervent fidèle de Laurent Gbagbo, qui assurait l’intérim de la présidence du parti, a ouvert le chapitre d’une réorganisation interne contrariant quelque peu l’ascendance de Simone Gbagbo. La décision récente des juges de la CPI (15 janvier 2019) d’acquitter Laurent Gbagbo, après huit ans de procès, reste sans nul doute l’événement politique qui entrainera une reconfiguration de l’arène politique avec le retour en force du FPI. Cette nouvelle, perçue par nombre d’observateurs comme une chance pour la réconciliation nationale dans le pays, a revigoré chez ses partisans la ferveur militante et les espoirs d’un retour de l’ex-président aux affaires en 2020.

Cependant, le ministre de la Justice du pouvoir actuel a rappelé au sujet de Laurent Gbagbo lors d’une conférence de presse au lendemain de la décision de son acquittement que « depuis 2011 de nombreuses procédures ont été engagées contre plusieurs personnes » au niveau national. Avant d’ajouter qu’au« moment venu, s’il est en Côte d’Ivoire, la justice avisera ».Dans ce contexte politique de renforcement de la compétition, n’y a-t-il pas là le signe d’une remobilisation possible de la justice nationale à l’encontre du leader du FPI au risque de tendre davantage de climat politique ?

En somme, la perspective de l’élection 2020 alimente les recompositions de la scène politique ivoirienne qu’on observe depuis 2018. Toutefois ces mutations ne témoignent pas encore d’un bouleversement en profondeur du paysage politique. Le PDCI, le FPI et le RDR restent les forces dominantes du jeu, encore structuré autour de leurs figures historiques dans une société ivoirienne dont les moins de 35 ans représentent 77,73% de la population. La capacité de ces partis à gérer au mieux leurs crises internes, mais surtout à relever le défi du rajeunissement de l’élite politique demeure, entre autres, l’une des attentes majeures des populations.

Défis et actions à poser

(1) Le défi de la tenue d’élections inclusives et apaisées, répondant au standard démocratique : Une clarification et une définition consensuelle des règlesdu jeu électoral à travers la réforme annoncée de la CEI ainsi que tout organe lié à la régulation du processus électoral notamment dans la perspective de l’élection présidentielle de 2020 est plus qu’urgente.

(2) Le défi du renouvellement générationnel de l’élite politique : Le scénario de reconduite d’une liste quasiment identique des candidats à la présidentielle de 2010, Gbagbo/ Bédié/ Ouattara n’est pas à écarter. Ces trois leaders gardent encore, à deux années de l’élection, une forte emprise sur l’appareil décisionnel de leur parti.

(3) Le défi d’une participation électorale apaisée liés au déficit de formation des partisans : Le réflexe de la mobilisation violente est devenu une ressource banalisée par tous les bords politiques. Les élections municipales et régionales récentes ont donné lieu à des violences et des pertes en vie humaines. Même la reprise du scrutin dans des régions et localités, dans lesquelles les résultats avaient été contestés, futl’occasion de nouveaux affrontements violents (Grand Bassam et Port-Bouët). Les jeunes constituant la relève dans tous les camps politiques semblent facilement mobilisables pour l’action violente électorale de masse devenue quasi-structurelle.

Situation sécuritaire

Globalement, la situation sécuritaire est stable et s’est améliorée comparativement à celle de l’après crise post-électorale de 2011 qui a été suivie des attaques sporadiques venant des flancs Ouest et Est du pays.
A la suite de plusieurs mutineries qu’a connues le pays, les réformes annoncées du secteur de la sécurité ne semblent cependant se résumer qu’au dégraissage des effectifs et à la réhabilitation d’infrastructures militaires dont les rééquipements des cuisines et réfectoires des camps. On note en début du mois de décembre 2018, une énième manifestation de revendication des ex-combattants démobilisés de 3Forces nouvelles », portée par leur organisation connue sous le nom de « Cellule 39 ». Cette manifestation a été suivie par celle des militaires partis de façon anticipée à la retraite dans le cadre du programme de rééquilibrage de effectifs. Cet événement, traité en Conseil de ministre, a été qualifié d’incompréhension entre les militaires volontaires à la retraite et le fonds de prévoyance militaire quant à la célérité du paiement des pécules promis.
Ces deux événements permettent de faire les analyses et remarques suivantes :
(1) les soulèvements et revendications portés par la « Cellule 39 » sont une preuve que des déficits de la politique du DDR, quoique présentée comme une réussite, persistent et exigent que plusieurs questions autour de la finalisation de ce processus soient mieux prises en compte.
(2) le départ volontaire à la retraite des militaires est un processus qui présente déjà des signes d’essoufflement (notamment financier) qui peuvent être porteurs de risques, d’autant plus que le départ de certains militaires n’est pas exempt de stratégies prévoyant une probable remobilisation.
Nous remarquons aussi que chacun de ces événements ne manque pas de donner lieu à des rumeurs, cherchant à établir une « hypothétique » connexion entre les bruits de bottes (des militaires retraités ou démobilisés) et la sphère politique.

Défis et actions à poser

(1) Prendre en considération les conséquences porteuses de risques du processus DDR inachevé :
Les insuffisances du DDR ainsi que le mode d’intégration des ex-combattants persistent et ne sont pas pris en charge de façon officielle mais de façon informelle et officieuse par des personnalités. Le Conseil National de Sécurité ne s’en saisit que lors d’événements mettant en péril la stabilité sécuritaire. Le DDR a été clos officiellement en juin 2015 avec des résultats jugés satisfaisants par les autorités qui en avaient la charge. Par conséquents, les démobilisés non-réinsérées ni dans l’armée, ni dans des secteurs d’activités socioéconomiques, ne pouvant plus revendiquer le statut de démobilisés en attente de réinsertion, ont été contraints à une certaine « invisibilité sociale ». Cependant, les actions collectives violentes qu’ils mènent de façon répétée montrent qu’ils conservent intacte leur capacité de mobilisation. Ceci est vrai pour les ex-combattants des Forces armées des Forces nouvelles (FAFN) et peut l’être également pour les nombreux ex-miliciens qui n’ont été que très faiblement pris en compte par les processus DDR.

(2) Accélérer la mise en œuvre des réformes en profondeur des Forces de défense
La question des promotions, de la formation, de la réconciliation ou des questions identitaires au sein de l’armée ne semblent pas encore être des cibles de la réformes.